Carte blanche parue le 08 avril 2013 dans Le Soir
Pétrole : voici venue l’ère du pétrole cher
ASPO.be


Patrick Brocorens, Cédric Bazet-Simoni, Philippe Dubois, Josué Dusoulier, Ezio Gandin, Pablo
Servigne, Pierre Gillis, Roberto Lazzaroni, Francis Leboutte, Jean-Michel Renoirt, Michel Wautelet
En tant que membres d’ASPO.be (section belge de l’Association for the Study of Peak Oil and gas,
www.aspo.be), nous tenons à réagir à l’article du 29 mars paru dans Le Soir, intitulé « Pétrole : voici
venue l’ère d’abondance ».


Cet article va, selon nous, à contre-courant de la réalité. Le pétrole étant une ressource finie, il est
évident que la production pétrolière doit passer par un maximum – un pic – avant d’entrer en déclin.
Or, selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), le pétrole conventionnel (80 % de notre
consommation) a atteint son pic en 2008.
Certains estiment que d’autres types de pétrole peuvent repousser le moment du déclin de la
production mondiale. Or, ces pétroles non-conventionnels ne sont exploités que s’ils deviennent
rentables, donc si les prix montent. Et comme aux gisements à débit élevé (qui sont exploités en
premier) succèdent des gisements à faible débit (ou des gisements nécessitant de lourds
investissements pour obtenir des débits significatifs), il n’est pas certain que les investissements
seront suffisants pour compenser le déclin des vieux gisements. Le problème n’est donc pas la taille
du « réservoir », mais la taille du « robinet ».
Affirmer comme le fait l'auteur de l’article du 29 mars, que les cours de l’or noir pourraient
descendre à 20 dollars le baril relève du vœu pieux. A 20 dollars, de nombreux investissements ne
sont pas rentables, en particulier dans les sables bitumineux, les pétroles extra-lourds, les techniques
de récupération assistée, le pétrole en eau profonde, le pétrole en Arctique, et aussi dans les pays de
l’OPEP. Avec un déclin moyen de la production des gisements existants proche de 4 % par an, la
chute des investissements entraînerait une baisse de la production mondiale. Il faut en effet mettre
en production tous les 4 ans l’équivalent de la production de l’Arabie Saoudite pour compenser le
déclin des gisements existants et satisfaire la hausse de la demande. Toutes les sources de pétrole
doivent donc être mobilisées pour ne pas voir la production mondiale décliner, y compris celles qui
ne sont rentables qu'à partir de 80 dollars le baril. A 20 dollars, nombre de pays producteurs
entreraient en récession et leur budget de l’Etat tomberait dans le rouge, avec les conséquences
sociales et politiques que cela impliquerait. Rappelons que certains pays du Printemps Arabe, la
Tunisie, l’Égypte, la Syrie, le Yémen et le Bahreïn, ont une production en déclin, et perdent ou ont
déjà perdu la capacité d’exporter du pétrole (exportations nettes). La fin de la manne des
pétrodollars est déjà une réalité pour ces pays. Un baril à 20 dollars est donc impensable, à moins
d’une chute brutale de la demande (forte récession économique mondiale), et d’un bond de la
production de l’Irak, au pétrole certes sous-exploité, mais qui reste un pays très instable. Le prix du pétrole est également soutenu par la demande en pétrole des pays pétroliers eux-mêmes.
Et contrairement à l’Europe, plus le pétrole est cher, plus les pays pétroliers consomment de pétrole :
leur économie est dopée par des prix domestiques de l’énergie très bas et par les pétrodollars.
Depuis 2006, les exportations nettes de pétrole déclinent au niveau mondial, en partie à cause de
cette autoconsommation.
Les USA sont cités comme l'Eldorado du retour du pétrole abondant. Mais n'oublions pas que le pays
a atteint son pic de production en 1970, et ni la mise en production de l’Alaska vers 1970, des
gisements en eaux profondes vers 1990, et en eaux ultra-profondes vers 2000, ni les technologies, ni
les investissements records n’ont permis de retrouver le niveau de production de 1970. Toutes ces
« solutions » n'ont fait qu’atténuer le déclin. Depuis peu, les « huiles de schiste » suscitent un grand
optimisme car elles sont à l'origine d'un rebond de la production américaine. Mais comme pour
l’Alaska en son temps, ce rebond devrait être de courte durée : 3 ans selon une analyse ASPO, 5-6
ans selon l’AIE. Ensuite, le déclin devrait reprendre. Enfin, bien que ce rebond soit significatif - à court
terme - pour les USA, le potentiel mondial semble limité.
Certains douteront peut-être encore des arguments que nous présentons, car les réserves prouvées
continuent d’augmenter. Mais d’une part, les « réserves prouvées » sont des chiffres officiels,
généralement fournis par les pays producteurs eux-mêmes et non-vérifiés ; il s’agit donc de chiffres
politiques qui devraient être considérés comme tels, plutôt que comme un indicateur fiable du
volume de pétrole exploitable restant. Et d’autre part, même avec de « bons » chiffres, la taille du
réservoir ne garantit pas le débit délivré par le robinet. A titre d’exemple, la production norvégienne
est entrée en déclin alors même que ses réserves prouvées augmentaient.
Il est certain qu’une ère d’abondance en pétro....dollars s’ouvre pour certains : les analystes qui
vivent de leurs prévisions pétrolières, les compagnies et pays producteurs qui ont encore la chance
d’avoir de faibles coûts de production, les sociétés parapétrolières, ceux qui cherchent du travail
dans le secteur, etc… Mais le citoyen partage-t-il cet optimisme quand il fait le plein à la pompe ?

 

Source: http://aspo.be/index.php/fr/actualites/revue-de-presse/81-carte-blanche-parue-le-08-avril-2013-dans-le-soir-petrole-voici-venue-l-ere-du-petrole-cher